Nous sommes confrontés aujourd'hui à une grave crise de l'enseignement des sciences, et plus largement de tout le système éducatif. De multiples réformes de programme ont été envisagées ou proposées depuis des décennies, et la réflexion sur les programmes et contenus disciplinaires est bien entendu utile et légitime. Cependant, nous en sommes arrivés aujourd'hui à un point où c'est la structure même du système éducatif qui est gravement en cause. Je suis pour ma part convaincu qu'une $(n+1)$-ième réforme de programmes ne pourra qu'ajouter à la confusion, si elle ne s'accompagne pas préalablement de réformes structurelles adaptées ou même d'une refondation des structures. De manière générale, les réformes devraient être pensées prioritairement en termes de contenus et d'objectifs d'apprentissage, et non pas en fonction d'objectifs de gestion administrative ou d'objectifs de politique politicienne. L'enseignement (des sciences en particulier) peut être vu comme une pyramide qui s'étale sur toute la durée de la scolarité d'un élève. Les savoirs fondamentaux comme le calcul et la lecture doivent être acquis de façon suffisamment précoce et solide pour que les étages supérieurs puissent ensuite être construits de façon cohérente. Aujourd'hui, des témoignages très nombreux venant d'enseignants à tous les niveaux, tout comme l'analyse des manuels scolaires du passé, montrent un affaiblissement considérable de l'enseignement du calcul (et de la langue) à l'école primaire, graduellement sur plusieurs décennies. Or il en est du calcul comme de l'acquisition de la langue maternelle ou des langues étrangères: une langue apprise à un très jeune âge peut-être parlée sans accent, mais au delà, le même apprentissage demande des efforts beaucoup plus grands. De façon analogue, l'apprentissage du calcul suppose l'acquisition de mécanismes qui doivent devenir des outils solidement ancrés dès un jeune âge. L'adolescent de 13 ans à qui on demande enfin, en classe de quatrième, de pratiquer la réduction des fractions au même dénominateur n'est peut-être plus vraiment en âge de désirer faire ce qui relevait autrefois du CM1 ou du CM2 (et encore, il n'est même plus forcément question aujourd'hui en 4ième de réduire ``intelligemment'' les fractions au même dénominateur'', puisque les notions de nombres premiers et décomposition en facteurs premiers ont été rejetés au niveau de la classe de première). De même que le langage est constitutif de la pensée quotidienne, la maîtrise du calcul (arithmétique, algébrique) est constitutive de la pensée mathématique -- et au delà très certainement, de la pensée scientifique dans son ensemble. On ne peut donc que s'inquiéter des projets de réforme discutés par le Ministère pour l'école primaire, qui ne font pas une analyse claire et objective de la situation actuelle vis-à-vis de la situation qui a pu prévaloir dans le passé, et envisagent plutôt une stagnation ou de nouvelles réductions de contenu -- là où une analyse objective montre qu'il faudrait au contraire une forte revalorisation. Alors que la situation est dégradée dans nombre de pays occidentaux, une étude récente de l'OCDE a montré que la France ne se situe que dans une moyenne relativement médiocre, alors que nous avions dans le passé un enseignement primaire d'un niveau remarquable au plan international. Toute nouvelle réforme qui ne s'attaque pas aux vrais problèmes est inutile, et donc nuisible (en conséquence j'appelle l'audience et les sociétés savantes à rejoindre la pétition lancée par Michel Delord ``Ne plus apprendre à lire, écrire, compter et calculer'', s'opposant au projet de réforme actuel.) On ne trouve pas trace non plus d'analyse officiellement reconnue de l'implication que les réformes des 15 dernières années au niveau du collège et du lycée ont pu avoir, notamment pour le recrutement des étudiants en sciences. Des instruments de mesure fiables -- qui doivent évidemment avoir leur autonomie de jugement vis-à-vis de l'administration -- manquent cruellement (cf. Tchernobyl). Hélas, là encore, nous sommes dans une situation très dégradée. Cette dégradation a des implications graves dans l'enseignement supérieur, notamment pour la formation des Maîtres. Le problème essentiel de l'Université est le manque de moyens, et le fait que la durée d'études disponible est aujourd'hui dramatiquement insuffisante pour combler les multiples lacunes des étudiants, au niveau où ils sortent de l'enseignement secondaire. Un exemple typique est l'enseignement de la géométrie en liaison avec l'algèbre linéaire. Celui-ci, pour être compris nécessite plusieurs reprises ou ``teintures successives'' (avec des points de vue variés). A une certaine époque (1975-1985), la première couche était appliquée dès les classe de seconde ou de première, avec l'introduction de concepts essentiels comme ceux d'indépendance linéaire, d'espace vectoriel, etc. Des couches successives étaient appliquées jusqu'au niveau de la Licence et la Maîtrise, et la plupart des étudiants d'alors -- même moyens -- parvenaient à acquérir en définitive une bonne compréhension des concepts. Aujourd'hui, la première teinture a été repoussée en beaucoup d'endroits à la deuxième année de DEUG, et le temps de maturation nécessaire à la plupart des étudiants n'existe plus. Cet exemple n'est pas isolé, on pourrait en dire tout autant des principaux concepts de l'Algèbre (groupes, ...), de l'Analyse (continuité, convergencence, questions d'uniformité...). Il en résulte que les jeunes Maîtres qui sortent aujourd'hui du système, particulièrement au niveau du CAPES, sont formés à un niveau de compétences insuffisant pour la pratique ultérieure de leur métier. Il est bien connu en biologie qu'une uniformisation des conditions écologiques entraîne quasi-automatiquement un appauvrissement de la diversité des espèces animales et végétales susceptibles de se développer. De la même manière, dans le système éducatif, le collège unique, la seconde indifférenciée et la filière scientifique indifférenciée à partir de la classe de première ont entraîné un grave affaiblissement de l'adaptabilité du système éducatif. L'interprétation qui a été faite du slogan politique ``80 \% d'une classe d'âge au baccalauréat'' est l'exemple type du problème auquel une a apporté une très mauvaise solution: uniformiser le niveau par le bas. La bonne question à se poser aurait été: ``Comment augmenter le niveau de connaissances général de la population, et quelles nouvelles filières éducatives peut-on créer à côté des anciennes pour répondre aux nouveaux besoins~?'' En Sciences, et en particulier en Mathématiques, il est possible d'enseigner des connaissances données avec des points de vue très différents. Ainsi, on peut enseigner les Statistiques avec un point de vue qui mette seulement en relief les techniques de calculs et les méthodes de traitement des données, ou bien on peut voir les statistiques comme une application du calcul des probabilités, qui lui-même va être un prolongement de l'analyse combinatoire, du langage ensembliste (logique élémentaire et théorie élémentaire des ensembles), de l'analyse (intégration), etc. Si le premier point de vue peut éventuellement convenir à des élèves qui ont seulement une finalité professionnelle à court terme, ou qui envisagent de faires des sciences très appliquées n'ayant pas de prérequis conceptuels élevés, c'est bien entendu le deuxième point de vue qui est à envisager pour de futurs scientifiques, entre autres dans les sciences dites ``dures''. La structure actuelle peu diversifiée des filières générales interdit de mettre en oeuvre les différents points de vue qu'il serait nécessaire d'adopter en fonction des objectifs des élèves, objectifs qui sont bien légitimement très différents d'une personne à l'autre. Les horaires actuels du Lycée, notamment en sciences, sont beaucoup trop faibles pour permettre d'atteindre le niveau de qualité de formation qui serait nécessaire, pour permettre l'acquisition des outils conceptuels pertinents. Là encore, si on veut pas aboutir à des horaires trop chargés, il faut bien faire des choix et offrir des filières diversifiées. Le système éducatif doit retrouver un haut niveau d'exigences. Ce n'est pas par une $(n+1)$-ième réduction ou modification des programmes de Mathématiques que l'on traitera le problème des voitures qui brûlent dans les banlieues. L'Etat doit prendre ses responsabilités et traiter les problèmes en perspective, à une époque où la jeunesse a plus que jamais besoin de repères solides. Je veux dire par là qu'il faut absolument revenir à une situation où l'objectif n'est pas l'obtention de diplômes à la valeur incertaine, mais l'acquisition de niveaux de connaissances garantis et qualifiants en eux-mêmes. Ceci suppose que les diplômes ne mesurent pas des connaissances fictives, mais garantissent réellement la bonne maîtrise et la bonne compréhension des enseignements suivis. Enfin, je voudrais insister sur un dernier aspect, lié indirectement à ce qui précède, mais néanmoins essentiel. La connaissance scientifique et l'éducation sont aujourd'hui menacées par une marchandisation effrénée (brevets logiciels, tentative de mainmise sur l'édition, l'internet et l'e-éducation par quelques grandes sociétés en situation de monopole, etc). La communauté scientifique doit s'impliquer activement pour éviter ces dérives qui pourraient être très graves. Les nouvelles technologies font apparaître de nouveaux besoins collectifs, comme par exemple des revues scientifiques électroniques en libre accès, des sites de documents pédagogiques, des logiciels scientifiques, etc. Il est crucial que ces ressources, qui devraient être un bien commun de l'humanité, soient librement accessibles à tous. Surtout dans la mesure où leur production est le fait de la communauté académique, payée statutairement pour effectuer un tel travail, et dans la mesure où le coût actuel du support électronique est quasi-nul. Les droits de diffusion doivent permettre la reproduction et la réexploitation des documents sans contraintes, mais en préservant la légitime propriété intellectuelle des auteurs (la viabilité de telles idées est amplement démontrée par les remarquables résultats obtenue par la communauté des logiciels libres, qui a réussi à faire aboutir en quelques années de nombreux projets de classe internationale). Sinon, on peut craindre que ces ressources soient de plus en plus appropriées par des intérêts privés n'ayant pas nécessairement des visées humanistes, en contradiction avec l'intérêt du développement de la science et de l'éducation. En conclusion, je voudrais inviter la communauté scientifique et les sociétés savantes à unir leur action pour revendiquer auprès de l'Etat une place réelle pour l'enseignement des sciences, à l'intérieur d'un système éducatif renouvelé, diversifié, mettant en avant les objectifs d'apprentissage et le souci de la qualité. De très nombreux moyens sont nécessaires et l'état doit être mis face à ses responsabilités.