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\centerline{\bf Sur l'enseignement des mathématiques et des sciences}

Avant d'entamer une réflexion sur l'évolution des programmes d'enseignement, 
il faut d'abord faire une analyse raisonnée de la situation actuelle. 
Or l'enseignement des mathématiques et des sciences se trouve aujourd'hui 
dans un état préoccupant. A l'Université, dans certains secteurs comme 
l'informatique, la technologie, la mécanique, le nombre d'étudiants
est très inférieur aux besoins prévisibles, tandis qu'il y a pléthore
dans d'autres secteurs aux débouchés limités. Pire, les compétences des 
étudiants sont en faible adéquation avec les prérequis des programmes 
d'enseignement. Dans les dernières années, les solutions envisagées 
ont surtout été des mesures démagogiques visant à augmenter le taux de 
réussite aux examens par un affaiblissement des exigences. Les diplômes 
délivrés aux étudiants ne garantissent donc plus un niveau de compétence 
minimal décent; la situation est très sérieuse pour les futurs 
enseignants, comme on peut en juger par le niveau actuel très bas 
aux concours de recrutement, CAPES et Agrégation de mathématiques 
notamment. A mon sens, ce constat sévère tient à des défauts structurels
majeurs des filières éducatives, bien plus qu'à des questions de 
programmes. Les principaux problèmes trouvent leur origine dans 
l'insuffisance de la diversification des filières, et par contre-coup,
dans un grave manque d'adaptabilité du système éducatif face à des 
populations d'élèves dont les objectifs et les besoins sont très 
différents. Il en résulte un nivellement systématique des programmes par 
le bas, au lieu d'une démarche adaptative visant à valoriser les qualités
individuelles des élèves: valorisation des qualités intellectuelles comme 
des qualités artistiques, sportives, manuelles, etc. Le collège unique, 
conçu à l'origine comme un instrument d'intégration, a hélas mis à l'écart
toute idée de formation pré-professionnelle pour ceux qui se destinent
à des études courtes. Au Lycée, l'insuffisance de la diversification
des filières scientifiques a conduit à la mise en place de programmes
bâtards et sans objectifs clairs. Dans tous les cas, les contraintes
horaires ont amené les commissions de programme à opérer des allègements 
successifs. Pour les Mathématiques, ces allègements ont eu tendance 
à porter sur l'essentiel, à savoir sur l'acquisition du sens et des 
concepts; l'objectif d'une nécessaire compréhension en profondeur a été 
insensiblement détourné pour faire place au bourrage de crâne et une 
propension au "mimétisme".

Il est clair que les difficultés ne pourront être résolues sans une volonté 
politique courageuse et une vision d'ensemble cohérente. Au Lycée par exemple,
on peut discerner des besoins assez différents suivant que les élèves vont 
s'orienter vers les sciences économiques et bio-médicales, ou vers les 
sciences de la matière (informatique et technologie incluses). Dans les 
deux premiers cas les élèves auront davantage besoin de méthodes de calcul 
et d'outils statistiques, tandis que dans le cas des sciences de la matière,
l'analyse et la géométrie devraient avoir un rôle prépondérant. L'enseignement
de la logique élémentaire ou de la combinatoire est actuellement très négligé,
alors que c'est une pierre angulaire pour l'enseignement des mathématiques,
surtout dans une optique généraliste menant à des études scientifiques ou 
techniques longues; et aussi bien entendu pour l'enseignement des concepts 
fondamentaux de l'informatique. Sans logique, il n'y a pas de démonstration
possible, et sans démonstration, on ne peut véritablement parler de 
"mathématiques" au sens savant du terme. Il est bien sûr envisageable
qu'une partie du public scolaire soit mise à l'abri des difficultés du
cheminement conceptuel, si cela ne correspond pas aux nécessités des 
objectifs professionnels poursuivis. Mais il est inacceptable que les élèves
visant des études longues ne se voient pas offrir la possibilité d'acquérir
en temps voulu les outils conceptuels dont ils auront besoin par la suite.
Toute la difficulté actuelle de l'enseignement des sciences est là; les bases
mathématiques manquent cruellement pour la compréhension des autres 
disciplines et des applications; et le retard accumulé par les élèves
dans l'enseignement secondaire ne peut plus ensuite être comblé à 
l'Université. Les réformes de l'Université n'ont d'ailleurs fait qu'ajouter
à la confusion, dans un contexte d'uniformisation européenne, prétexte à 
l'atomisation des contenus, à la réduction des horaires et des moyens. Pour
vouloir adopter une prétendue "voie médiane" convenable pour tous les publics,
on aboutit à une incapacité d'opérer des choix stratégiques clairs. Dans
l'optique d'une nécessaire diversification, il faudrait réaménager les
horaires de manière différenciée, avec une forte augmentation des
mathématiques et des sciences pour la filière scientifique fondamentale.
Le questionnement individuel, l'expérimentation et l'observation sont
des éléments essentiels du processus d'acquisition des connaissances, et
demandent beaucoup de temps. La proposition actuelle des TPE s'attache
en principe à ces objectifs, mais sans contenu précis, détachée
des disciplines fondamentales et misant avant tout sur un objectif
peut-être trop ambitieux d'interdisciplinarité, cette mesure fait
craindre une nouvelle réduction des contenus au détriment de ce que
j'appellerai un "vagabondage culturel". Dans tous les cas, il faudrait
redonner leur valeur aux diplômes, avec à la clé une véritable démarche
d'orientation des élèves, combattant l'échec plutôt que de le travestir
en fausse réussite.

Pour finir, quelques mots sur l'utilisation des nouvelles technologies:
mon sentiment est qu'il faudrait passer d'un usage passif et consumériste
avec une griserie abusive devant les performances des outils informatiques, 
à un usage plus raisonné incitant à la compréhension de leurs principes de 
base. Oui, de grands desseins sont  nécessaires pour reconstruire 
l'enseignement des sciences dans notre pays...

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