Quelques progrès récents des environnements de travail scientifique


Lorsqu'à la fin des années 1970 Donald Knuth relut les épreuves de son
monumental traité "The Art of Computer Programming" - truffé de
diagrammes et de formules mathématiques - il fut très déçu par la
qualité de la mise en page réalisée par l'imprimeur. Qu'à cela ne
tienne...  Knuth, éminent chercheur de l'Université de Stanford,
s'attela à la conception d'un {\it système de formatage de textes}
révolutionnaire pour l'époque, bientôt connu sous le nom de
TeX. L'utilisation de ce système diffère considérablement des
traitement de textes "classiques" comme MS-Word - qui lui sont en fait
{\it postérieurs} : au lieu de saisir les caractères ou les
formules suivant leur position, l'utilisateur spécifie plutôt la
structure logique du texte (titre, sections, alignements, sauts de
paragraphes, tables, graphiques à inclure, etc). Le logiciel se charge
alors d'effecuer la mise en page suivant les règles de l'art, tout en
respectant la structure logique spécifiée. Knuth pensait pouvoir
mettre au point TeX en quelque mois, mais le travail s'étendit sur
près de dix années! Il lui fallut en particulier intégrer une grande
quantité de savoir-faire recueillis auprès des professionnels de la
typographie scientifique.

TeX fut complété vers 1984-85 par le système LaTeX de Leslie Lamport.
LaTeX est "juste" une surcouche de macros permettant de simplifier
et d'automatiser un grand nombre de tâches, numérotation des paragraphes, 
bibliographie, références croisées, fichiers de style, etc.
Ces logiciels se sont rapidement imposés dans la communauté
scientifique, en particulier chez les mathématiciens : la souplesse et
la puissance de TeX/LaTeX restent encore aujourd'hui inégalées. Tout
aussi déterminant a été le fait que le standards TeX et LaTeX sont
restés très stables - les textes saisis en 1984 sont encore exploitables
aujourd'hui. Ceci a permis par exemple le développement d'une
gigantesque base de données d'articles de recherche librement
téléchargeables dans des secteurs comme les Math ou la Physique, cf.
http://www.arXiv.org.

Il faut noter que TeX et LaTeX sont des logiciels libres, 
donc gratuitement disponibles sur toutes les plate-formes actuelles 
d'ordinateurs. Le système a été constamment enrichi depuis ses
origines et fait encore aujourd'hui l'objet d'un développement actif.
On trouvera ainsi l'excellent paquetage MIKTeX pour les PC/Windows sur 
http://www.miktex.org, tandis que les
distributions Linux les plus courantes pour PC ou Mac installent TeX
en standard (MIKTeX est dérivé de l'implémentation pour Unix/Linux).

A l'heure où les programmes et les manuels d'enseignement
scientifique du secondaire souffrent d'une dévalorisation 
marquée par rapport à la période antérieure des années 1960-80,
on se prend à rêver à la possibilité de constituer et de mettre en
libre circulation des documents plus riches en contenu conceptuel, 
afin que les élèves et les professeurs qui le souhaitent puissent aller 
plus loin et approfondir quelque peu des programmes devenus souvent
indigents. Ceci permettrait aussi de sortir des sentiers battus obligés 
de l'édition scolaire, et de contourner les restrictions de Copyright 
systématiques qui obligent les auteurs de documents à constamment 
réinventer la roue. La technologie actuelle
permet à l'évidence un tel développement collaboratif ; la difficulté
est plutôt de motiver et de coordonner la communauté enseignante -
comme peut l'être aujourd'hui celle des développeurs de logiciels
libres. Des associations nationales ou internationales oeuvrant dans 
ce sens ont vu le jour, comme Linux-Pédagogie
(http://logiciels-libres-cndp.ac-versailles.fr ),
ABUL-Education (http://www.abul.org/education)
SEUL/Edu (http://www.seul.org/edu), OFSET (http://www.ofset.org),
l'Encyclopédie Universelle WikiPedia (http://www.wikipedia.com/).

Plusieurs développements logiciels récents peuvent apporter une
contribution très utile. L'utilisation de TeX/LaTeX requiert en effet
a priori l'apprentissage et la maîtrise d'une syntaxe proche de celle des
langages de programmation. La visualisation des textes n'est pas interactive
et nécessite une phase de compilation - même si la vitesse des processeurs
rend maintenant cette phase presque simultanée. Apprendre la syntaxe TeX 
ou LaTeX est un exercice très enrichissant en soi, mais l'effort nécessaire 
peut éventuellement rebuter les débutants isolés.

Il se trouve que deux logiciels nouveaux issus du 
monde Linux sont maintenant disponibles pour contourner cet obstacle. 
Il s'agit de LyX (http://www.lyx.org),
fruit d'une collaboration internationale, aussi disponible sous Windows, 
et de TeXmacs (http://www.texmacs.org), créé par Joris Van der Hoeven
à l'Université d'Orsay. Ces deux logiciels sont arrivés tout à fait à 
maturité - TeXmacs a passé la  version 1.0 au printemps dernier. 
Outre la saisie de textes scientifiques, ils offrent des fonctionnalités 
complémentaires très intéressantes.

En particulier, LyX et TeXmacs proposent une interface graphique qui
évitera dans un premier temps l'apprentissage de toute syntaxe
élaborée, sans cependant renoncer au concept de document
structuré. Les deux logiciels exportent de manière naturelle vers
LaTeX, et possèdent des fonctions d'import LaTeX fonctionnelles. LyX
exporte également vers HTML et PDF. Dans les 2 cas, un export partiel
vers RTF est possible via latex2rtf.

TeXmacs est cependant plus ambitieux dans ses objectifs ;
totalement WYSIWYG, il présente la même qualité d'impression et d'affichage 
à l'écran que TeX. Précisons ce point : depuis sa conception, TeX utilise des 
polices vectorielles inventées elles aussi par Knuth. Ces polices sont
gérées par un système appelé MetaFont - il est opportun de signaler que 
MetaFont a inspiré et précédé de près de 10 années les polices 
commerciales TrueType - sans rien leur céder en qualité de rendu, bien au 
contraire. Les police-source MetaFont sont stockées sous forme mathématique 
en termes de points d'interpolation, de courbure, d'épaisseur de ligne, 
etc, et le logiciel fabrique à partir de là des polices bitmap (rectangles 
de pixels) quels que soient la résolution et le grossissement choisis à 
l'écran ou sur le papier. Bien qu'il soit essentiellement indépendant des 
autres composantes de TeX et LaTeX, TeXmacs partage avec ceux-ci le système 
de gestion de polices MetaFont ; il dispose ainsi d'une qualité de rendu 
tout à fait exceptionnelle.

L'un des aspects les plus intéressants de TeXmacs réside dans le fait
que le programme fournit un interfaçage avec de nombreux logiciels
de calcul symbolique comme Giac, Maxima, Macaulay, Pari, Yacas 
(et aussi avec des systèmes propriétaires comme Maple...). L'utilisateur
chevronné peut étendre lui-même les interfaces existantes ou en réaliser
d'autres grâce à l'utilisation de scripts en langage Scheme,
un dialecte du Lisp, via l'interpréteur Guile. Le mécanisme est similaire
aux scripts de configuration de l'éditeur Emacs de Richard Stallman -
d'où l'étymologie de TeXmacs.
A terme, il est prévu que TeXmacs évolue pour devenir une véritable 
suite bureautique scientifique, incluant un tableur intégré, un outil
de dessin scientifique et un mode de présentation. Tout ceci est en fait déjà
possible, mais avec un degré d'intégration moindre, en utilisant les nombreux
outils libres disponibles, comme Sketch pour le dessin vectoriel 
(http://sketch.sourceforge.net/) ou le tableur Gnumeric 
(http://www.gnome.org/projects/gnumeric/).

Pour terminer, je voudrais mentionner Active-dvi, un outil de
présentation récemment mis au point par une équipe de l'INRIA
(http://pauillac.inria.fr/activedvi/).  Active-dvi peut remplir
sensiblement toutes les fonctions d'un logiciel comme PowerPoint. Il
repose cependant sur le système TeX/LaTeX et se trouve donc être
particulièrement adapté à la réalisation de cours de Mathématiques ou
de Physique avec vidéoprojecteur. Bien entendu, Active-dvi peut aussi
servir pour des présentations sur des sujets quelconques.

J'espère que ce bref panorama aura convaincu le lecteur de la très grande
richesse des outils libres actuellement disponibles pour l'environnement 
de travail des enseignants scientifiques. Une distribution Linux 
"Debian-Education" regroupant ces outils est disponible depuis la 
rentrée 2002. Il s'agit d'un travail collectif de nombreux enseignants
ou chercheurs, entrepris sous l'égide du CNDP avec le support technique
de la société Logidée. Une image ISO du CD-Rom est téléchargeable
depuis le site http://logiciels-libres-cndp.ac-versailles.fr/distribution.html.



